Je me souviens d’une époque où je m’étais improvisé producteur-réalisateur-animateur-recherchiste d’une émission de radio sur les ondes de CIBL, la « radio libre ».
Ça ne me rajeunit pas mais c’est comme ça la quarantaine: la vingtaine te revient dans la tête à chaque fois que tu te rends compte que tu ne voudrais, pour tout l’or du monde, prendre le risque insensé de revenir en arrière. Et ce, même si un génie avait la merveilleuse idée d’inventer la machine à voyager dans le temps.
C’est Jean-Sol Parte qui disait, et je cite de mémoire, pour le fun de faire chier ceux qui ont la maudite manie de tout vérifier sur internet comme des maniaques (et je m’inclus en disant ça): « J’ai déjà eu 20 ans et je défends à quiconque de dire que c’est la plus formidable époque de la vie. »
Je déteste assez fortement celui qui appelait Simone de Beauvoir « castor » affectueusement, mais j’ai toujours trouvé qu’il avait raison de temps en temps.
Même chose pour Richard Martineau, qui n’est pas de taille face à ma fascination secrète pour Sophie Durocher, à l’époque où elle animait une émission culturelle à Radio ou Télé-Québec.
Je me comprends.
Bon. Je revenais de Jonquière, ou à peu près, et ce n’était pas vraiment évident de travailler dans une usine de pliage du quartier industriel d’Anjou et piloter une émission de radio communautaire avec zéro talent pour l’animation.
D’ailleurs, je me remettais bizarrement d’un échec scolaire assez loufoque en Arts et Technologie des Médias, ATM pour les intimes, programme contingenté où n’était admis que « la crème de la crème » des étudiants. Comme quoi, l’accessibilité universelle aux études post-secondaires, elle n’a jamais vraiment existée. En ce temps-là comme aujourd’hui. Alors, je me demande parfois de quoi on parle quand on dit qu’il y AURAIT des examens d’entrée ou des restrictions si jamais il y avait instauration de la gratuité scolaire…
Peu importe. C’est probablement le fruit de mon imagination ou tout simplement le fruit de notre époque: un bombardement d’informations qui ratisse large mais qui ne va pas très profondément. Un peu comme l’armée américaine au Vietnam.
Parlant de Vietnam. J’ai une bonne anecdote sur le sujet qui me vient d’une rencontre avec un chauffeur de taxi dans l’Est de Montréal.
Donc, j’étudiais à Vaudreuil-Dorion dans un autre programme contingenté à l’époque, où il y avait même des examens d’entrée, des entrevues, pis toute, pis toute. C’était, si ma mémoire est bonne, le DEP le plus complexe sur le marché, à ce qu’on m’a dit.
Encore là, étant donné que je suis un osti de génie, j’ai réussi à y décrocher une place… pour en décrocher cinq mois plus tard, ma passion pour la chimie étant inversement proportionnelle à mon amour pour le Traitement de l’eau.
En passant, vous savez sûrement que les premiers à appeler après un sinistre, c’est Qualinet, mais les premiers à intervenir avant les pompiers, ce sont les gens qui travaillent dans les usines de traitement de l’eau ? Non ? Pensez-y. Si le gars qui pose presque tout nu pour te vendre un calendrier pour un organisme de bienfaisance n’a pas de pression d’eau quand il branche son beau boyau pour t’envoyer toute la sauce pour éteindre le feu, feu qui a pogné solide dans un cabanon parce qu’un moron a mal entreposer ses produits dangereux, qu’esssé que vous pensez-vous tu qu’il va arriver ? Exact. Le feu va continuer son oeuvre.
Pensez à ça avant de rire de ceux qui vont compléter un diplôme d’études professionnelles en banlieue pour gagner 35 000$ par année en rentrant dans le secteur public ou privé après s’être cassé le cul sur un banc d’école pendant deux ou trois ans.
Bon. Qu’essé que je disais, déjà ? Ah oui. J’étais donc en mission spéciale, tout excité à l’idée de dépenser mon prêt étudiant ou ma bourse – j’ai jamais fait la différence entre les deux jusqu’au jour où j’ai commencé à payer ma dette à la société au sortir de l’école comme un drop-out en retard d’une révolution à la mode doublée d’un retour à la terre fake à mort.
Ma mission, c’était de trouver une espèce de vêtement blanc, vous savez, l’affaire que le monde porte avec des lunettes de protection, un accessoire de laboratoire à la main pour avoir l’air scientifique, là…
En tous cas, c’est un détail. Toujours est-il que je suis dans un taxi conduit par un vrai Québécois, un immigrant de première génération directement issu du Vietnam. Je suis en direction de chez Paul, spécialisé dans les vêtements de travail, sur la rue Ste-Catherine.
Le bonhomme au volant a dans la quarantaine et parle mieux français que moé. D’ailleurs, c’est pas mêlant, moi-même je suis un immigrant de la j’sais pas combientième génération et tout le monde parle mieux que moé, calvaire, spas mêlant. (Oui, oui, spa mêlant, c’est près de Spa francorchamps.)
Bref. Moi qui a consommé plus de films d’action ou de drames vécus sur le Vietnam que n’importe quel américain moyen parce que j’étais « botton boy » quand j’étais adolescent dans les années 1980, je me suis dit que ce serait bien d’entamé la conversation avec ce pauvre réfugié vietnamien qui fait du taxi pour lui agrémenter le trajet, qu’il a pour ainsi dire très pénible sans ma présence pour le divertir convenablement.
Bon. Quoi ? C’est quoi un « botton boy » ?… Sérieusement ? Ça digresse pas assez de même mon affaire ? Parce qui si ça continue, je me rendrai pas sur la Place Émilie-Gamelin bientôt, pour parler des anarchistes et des règlements municipaux pis toute, pis toute.
Mais puisque je vous aime, je vous fais grâce de mon étonnant savoir d’humanoïde quaternaire. Un « botton boy » est un p’tit gars avec des lunettes qui a 15 ans et qui travaille chez Montréal Stéréo Vidéo, sur la Promenade Ontario près de la Pataterie et en face du Bourbonnais sur Bourbonnière. Je suis tellement vieux que MSV n’existe plus et que la brasserie est devenue une caisse populaire. Et ce que le ti-cul fait chez MSV, c’est simple: il attend que le monde rapporte des cassettes VHS ou Béta pour aller ensuite les classer en arrière d’un comptoir et puis prendre le jeton correspondant au film rapporté en question sur un mètre recouvert de bandes velcro des deux bords pour finalemnet aller les placer devant les « covers » placés sur les étagères.
Ça a l’air de rien de même mais, quand j’étais ado, j’étais un big shot à cause de cette job-là. Ouin, bibi avec des lunettes il regardait à peu près 14 films par semaine gratos et parfois, aussi, il en louait. C’était la belle époque où un gars qui se promène avec un mètre avec du poil pouvait faire saliver des clients en attente d’une nouveauté très attendue. Et moi, comme de bien entendu, je faisais durer le plaisir en posant mes jetons tranquillement en me mordillant la lèvre inférieure en me concentrant un peu plus fort que la moyenne pour déposer les précieux jetons en question aux bonnes places.
C’était la belle vie, sans sangria, comme dirait presque l’Autre qui écrit dans le jounal de morial.
Ce que j’en ai perdu des neurones à enlever avec du remover et de la ouatte pour effacer les traces des numéros sur les boîtiers noirs renfermant les précieuses cassettes… Parce qu’il fallait bien renuméroter les boîtiers à mesure que les nouveautés nous arrivaient et que les films plus anciens nous quittaient ou étaient élagués sérieusement.
Anyway, je ne sais plus trop comment j’ai réussi à poser ma question au chauffeur originaire du Vietnam qui parlait français parce que son pays s’appelait auparavant l’Indochine, mais je lui ai demandé s’il conservait des « séquelles » de l’occupation américaine puisque la majeure partie de sa famille habitait toujours dans le pays d’Hô Chi Minh.
- On a été occupé par la Chine, à une époque de notre histoire, pendant cinq siècles. En comparaison, les États-Unis et leur séjour de moins de vingt ans, ce n’est pas grand-chose…
Je vous raconterais bien la suite de la conversation super intéressante qu’on a eu tous les deux mais je ne m’en souviens pas trop. Mais juste cette ligne-là, ça valait le 40 piastres que j’ai foutu en l’air en prenant le taxi pour m’acheter un morceau de linge au lieu de prendre le métro et l’autobus comme tout le monde pour arriver en retard quelque part.
Revenons maintenant à nos moutons, si vous le voulez bien.
Par moutons, je ne veux pas parler des anarchistes mais plutôt des gens qui suivent l’actualité mais ne la précède ou ne la provoque jamais.
À cette époque, comme à la nôtre, on manifestait à Montréal, chaque année. Contre la brutalité policière, entre autres. Pour la paix dans le monde, également.
Mais contrairement à cette époque, les médias ne suivaient pas la moindre manifestation comme étant la preuve que le PQ a perdu le contrôle sur le mouvement étudiant ou pour aller dire que la ville de Montréal est en pleine perdition because la commission Charbonneau. Ça, c’est quand on ne prend pas ce prétexte pour aller demander aux « pauvres commerçants » de la rue Ste-Catherine qui se font briser leurs belles vitrines ou voler leur précieuse marchandise. Pas que j’en ai contre les marchands, je travaille moi-même dans un magasin situé en marge du Plateau en ce moment et je trouverais ça ben plate de commencer ma journée par un énième rapport de police ou d’assurance. Mais, quand même, aller jusqu’à chasser les encagoulés et les manifestants de tous poils sans même leur laisser cinq minutes pour exprimer leur point de vue (que l’on ne rapporte jamais, en passant, en grande partie parce que, de toute manière, ceux qui « organisent » ce genre d’attroupements se méfient autant des médias traditionnels que du traditionnel « bras armé » du gouvernement – corrompu ou pas aux yeux du public), il y a quand même une très notable exagération. Un méchant dérapage du point des droits fondamentaux.
Quand la manifestation « De la bouffe, pas des bombes », organisée par des crottés ou des anarchistes – parfois, c’est difficile de distingué dans le noir sous l’éclairage de certains chroniqueurs « chevronnés » – s’est déroulée, je n’y étais pas, il y a des lustres, dans les années 1990.
Je me souviens que le lendemain, en feuilletant le Journal de Montréal, à l’époque précédant le conflit qui allait donner naissance à Rue Frontenac, j’étais sérieusement outré par la répression ridicule qu’on avait exercé sur ces jeunes et moins jeunes traînant dans les rues un long bout de tissu noir et blanc auquel tout le monde, moi inclus, aurait pu vouloir s’accrocher comme s’accrochait alors ces manifestants, et qui disait simplement :
« De la bouffe, pas des bombes. »
Ils étaient en avance sur leur temps. Ou plutôt au diapason de celui-ci. Non, plutôt en harmonie parfaite avec toutes les époques guerrières vécues par l’humanité jusqu’ici… Ouin, c’est ça… en harmonie avec le chaos ambiant.
Et nous, les spectateurs occupés, nous sommes toujours en retard d’une indignation pacifique sur le sort du monde qui nous attend…
Et sur le type de riposte du « monde libre »sur celui qui l’est définitivement moins, mais pas tellement…
Je veux bien croire que les anarchistes, cultivés ou non, articulés ou pas, théoriciens ou couic, ne sont pas ceux qui négocieront une fois pour toute, dans un avenir immédiat, la paix dans le monde; mais on ne peut pas leur enlever le courage et la volonté nécessaires pour la réclamer chaque année, en plus de demander qu’on ne les prennent pas pour des citoyens de seconde zone chaque fois qu’ils prennent la rue pour parler. La même rue où ils vivent, comme dans l’expression « vivre dans la rue », à longueur d’année dans l’indifférence des passants et des marchands de la même rue concernée par les troubles occasionnés par la marche occasionnelle déclenchée « spontanément » par ceux-ci.
Il y aura une vigile, ce vendredi, à Montréal.
Une manifestation pacifique.
Sur Facebook, on a déjà confirmé des centaines de personnes qui feront acte de présence sur les lieux malgré le règlement municipal P-6.
Une controverse est toujours en cours:
Manifestation vendredi: la police demande un «vrai» itinéraire
Je me souviens avoir raté la manifestation lointaine dont je parle, et qui fait aujourd’hui écho à celle que j’ai manquée, déjà, et toutes les autres du printemps dernier, d’ailleurs.
Je ne suis pas très fort sur les manifestations, en fait. Je ne suis pas un fan des pétitions, non plus. Encore moins depuis qu’elles circulent en ligne ou en boucles sur les réseaux sociaux.
Mais je me souviens tout de même de ce que j’avais fait le lendemain de cette manifestation.
J’avais pris un magnétophone, mon sac à dos et mon insouciance de jeune dans la vingtaine, un peu enragé, un peu découragé, un peu convaincu d’être un témoin potentiellement important de mon époque et j’étais allé le lendemain m’installer le cul sur une dalle de béton, sur la Place Émilie-Gamelin pour attendre la prochaine manifestation policière qui, disait-on à l’époque, c’était servi d’un vieux règlement municipal datant du XIXe siècle pour crisser tout le monde qui manifestait dans un panier à salade. Semblerait-il qu’il y avait une interdiction à tout citoyen de Montréal de se trouver dans un endroit public comme un parc, au-delà de 2:00 am.
J’avais décidé de vérifier sur le champ le soir même suivant le prétexte évoqué pour mettre un fin à une manifestation qui marchait dans tous les sens et qui dérangeait un peu trop les bons citoyens qui dorment sur leurs deux oreilles quand le reste du monde par en couilles, comme diraient les Français.
Évidemment, j’ai passé une nuit blanche inusitée, ce jour-là.
J’ai regardé des gens normaux et d’autres moins normaux vaquer à leurs occupations nocturnes. J’ai fait peur à trois étudiants de Toronto avec mon anglais appris à l’écoute de Rage Against The Machine. J’ai attendu en vain d’être moi-même coffré avec mon inutile magnétophone et mon statut de journaliste communautaire en toc. J’ai donné du feu à des individus déambulant dans la nuit avec une cigarette au coin des lèvres alors que je n’ai jamais fumé quoique ce soit de ma vie. Même pas un joint, moi qui a déjà été candidat du Bloc Pot au provincial et aussi candidat du Parti Marijuana au fédéral, dans une autre vie.
Mais, plus que tout, j’ai surtout sorti un étranger de sa torpeur et de son indécision.
Un seul.
Un seul parce que je n’ai jamais fait quoique ce soit de médiatique jusqu’ici avec cette expérience journalistique ratée, comme tout ce que je fais de raté jusqu’à présent.
Cette nuit-là, lorsque cet homme m’a abordé, il l’a fait le plus simplement du monde: en me demandant si j’avais un briquet.
C’était pour cette raison que j’avais toujours du feu dans mes poches et une étincelle de malice au coin de l’oeil. Que ce soit à ce moment-là ou lorsque je militais pour la décimalisation d’une drogue que je ne consommais pas.
Non pas parce que je me crois meilleur ou plus vertueux que le monde ordinaire qui fait tout son possible pour joindre les deux bouts, chaque jour que dieu fait.
Non.
Je le faisais par amitié, surtout. Par souci de justice, un petit peu. Légèrement. Je ne crois pas plus à la Justice ici-bas qu’à l’indépendance du Québec la semaine prochaine, après Pâques. Je ne crois pas plus en dieu mais j’aime bien l’idée d’un pape sud-américain qui pourrait faire autant de ravage dans le néo-libéralisme que Jean-Paul II en a fait à l’époque de la Guerre Froide dans les rangs communistes.
Bref, le pauvre hère m’aborde et me demande ce que je fais, planté là comme un con, assis sur un morceau de béton, l’air méchant d’un caniche blanc tout frisé étampé dans le visage.
Puisque Alexandre le Grand m’a toujours moins fasciné parce qu’il était un grand guerrier que parce qu’il avait eu Aristote pour maître et que la légende voulait qu’il ait croisé également Diogène le cynique, j’ai répondu que j’attendais que le soleil se lève devant moi – en pensant à la chanson Les Yankees de Richard Desjardins lorsque la guitare sèche se met en branle et que le chanteur de Rouyn-Noranda ouvre la machine en disant « Et le soleil se leva… » et que toute la scène se déroule dans ma tête comme si moi-même j’étais ce résistant qui ne prend d’ordre de personne sauf de la nature elle-même.
Ma réponse lui a fait un bel effet.
Ça lui a probablement fait différent comme approche.
Probablement qu’il s’attendait à un discours de travailleur social, j’imagine. Je connais pas trop ce monde-là mais j’imagine…
Toujours est-il qu’on a parlé une bonne partie de la nuit de tout et de rien, de dieu, des étoiles dans le ciel que personne ne regarde vraiment, d’amour, de solitude et aussi de religion également.
Comme une véritable discussion nocturne, décousue à souhait, entre deux individus qui ne se connaissent pas mais qui peuvent aborder tous les sujets par le simple fait de cet anonymat passager.*
Parce qu’un jour ou l’autre, la politique étrangère tout comme l’individu étranger, à force de le côtoyer, à force de le connaître, à force de patience, d’amour et d’efforts – denrée rare de nos jours – on finit par devenir familier.
Et parfois, comme le veut la légende des militants solidaires, on devient même comme des frères, comme le veut le discours mensonger mais porteur d’espoir sur la liberté, l’égalité et la fraternité.
Un jour, un jour peut-être, on mangera de la bouffe, pas des bombes.
Un jour, peut-être. Mais nous nous serons morts, mon frère, comme chantait l’homme qui a écrit Quand les hommes vivront d’amour
mais aussi Bozo les culottes…
* ironie de l’histoire, suite à cette conversation échevelée, l’inconnu en question était reparti se coucher au milieu de la nuit avec la ferme intention de reprendre ses études en pâtisserie… encore aujourd’hui, je trouve assez drôle que le drop-out nut case avait davantage réussi à relancer le parcours scolaire de quelqu’un d’autre plutôt que d’instiller la moindre révolte dans son esprit… je prends ça comme un compliment ou un don particulier : celui de montrer qu’il ne sert à rien de s’énerver pour si peu, finalement…